De la bêtise, de Robert Musil (2.10.2026)

Un petit détournement de ce format. Ma liberté artistique.
Un minuscule extrait de cette conférence circulait quelque part sur Facebook ou Instagram. J’ai cherché et trouvé le texte librement accessible au format PDF. Comme sans doute la plupart des gens, je lis désormais la plupart des choses sur mon téléphone. Pour cela, le format PDF est déjà une véritable épreuve. Le texte lui-même l’est évidemment aussi. Par sa longueur. Sa langue. Les mots dont certains ne sont plus employés aujourd’hui. Mais aussi par l’exigence contenue dans les formulations et dans les phrases parfois très imbriquées. On n’écrit ni ne parle plus ainsi aujourd’hui. Peut-être est-ce aussi parce que nous sommes tous devenus plus bêtes.
Pourquoi ce texte ? Il m’a parlé de bien des manières. La beauté de la langue et l’esthétique du discours. La diversité des aspects de ce sujet. Bien des choses qu’aujourd’hui on n’aurait plus le droit ou la possibilité d’écrire ainsi. Et qui, de ce fait, transportent aussi de l’histoire. Et enfin ses considérations finales sur les significations. Car c’est aussi mon sujet.
Je n’ai aucune idée de ce que donne ce texte dans d’autres langues... c’est aussi une expérience.

Musil:

Mesdames et Messieurs !
Quiconque se risque à parler de la bêtise court aujourd’hui le danger de subir des dommages de diverses manières ; cela peut être interprété comme de la présomption, voire comme une perturbation du développement contemporain. J’ai moi-même écrit il y a déjà quelques années : « Si la bêtise ne ressemblait pas à s’y méprendre au progrès, au talent, à l’espoir ou à l’amélioration, personne ne voudrait être bête. »

C’était en 1931 ; et personne n’osera nier que le monde a connu depuis lors encore des progrès et des améliorations ! Ainsi la question acquiert-elle peu à peu une certaine urgence : qu’est-ce donc, au juste, que la bêtise ?

Je ne voudrais pas non plus négliger que, poète, je connais la bêtise depuis bien plus longtemps encore ; je pourrais même dire qu’il m’est arrivé d’entretenir avec elle des rapports de confraternité ! Et dès qu’un homme ouvre les yeux dans le domaine de la poésie, il se trouve en outre confronté à une résistance presque indescriptible, qui semble pouvoir prendre toutes les formes :

qu’elle soit personnelle, comme la forme digne d’un professeur d’histoire littéraire qui, habitué à viser à des distances incontrôlables, manque funestement sa cible dans le présent ;

ou générale et aérienne, comme celle de la transformation du jugement critique par le jugement commercial, depuis que Dieu, dans sa bonté difficilement compréhensible pour nous, a également accordé le langage humain aux producteurs de films parlants.

J’ai déjà décrit autrefois, à une ou deux reprises, plusieurs phénomènes de ce genre ; mais il n’est pas nécessaire de le répéter ni de compléter ce tableau (et ce serait apparemment même impossible, étant donné le penchant pour la grandeur que tout manifeste aujourd’hui) : il suffit de souligner comme résultat certain que la constitution inartistique d’un peuple ne se manifeste pas seulement dans les mauvaises périodes et de manière brutale, mais aussi dans les bonnes et de toutes les manières possibles, de sorte que l’oppression et l’interdiction ne diffèrent que par le degré des doctorats honoris causa, des nominations aux académies et des distributions de prix.

J’ai toujours supposé que cette résistance multiforme à l’art et à l’esprit subtil d’un peuple qui se targue d’aimer l’art n’était que bêtise, peut-être une espèce particulière de bêtise, une bêtise artistique et peut-être aussi sentimentale ; qu’en tout cas elle s’exprimait de telle sorte que ce que nous appelons le bel esprit fût en même temps une belle bêtise ; et je ne vois guère aujourd’hui encore de raisons de m’écarter de cette conception.

Naturellement, on ne peut pas mettre sur le compte de la bêtise tout ce qui défigure une préoccupation aussi pleinement humaine que l’art ; il faut aussi, comme l’ont particulièrement enseigné les expériences des dernières années, laisser une place aux diverses formes d’absence de caractère.
Mais on ne saurait objecter que la notion de bêtise n’a rien à faire ici parce qu’elle se rapporte à l’entendement et non aux sentiments, tandis que l’art dépendrait de ceux-ci.
Ce serait une erreur.
Même la jouissance esthétique est jugement et sentiment. Et je vous demande la permission d’ajouter à cette grande formule, que j’ai empruntée à Kant, non seulement le rappel que Kant parle d’une faculté de juger esthétique et d’un jugement de goût, mais encore de répéter aussitôt les antinomies auxquelles elle conduit :

Thèse : le jugement de goût ne se fonde pas sur des concepts, car autrement on pourrait en disputer (en décider par la preuve).

Antithèse : il se fonde sur des concepts, car autrement on ne pourrait même pas en débattre (chercher à parvenir à un accord).

Et maintenant je voudrais demander si un jugement semblable, accompagné d’une antinomie semblable, ne se trouve pas également au fondement de la politique et du désordre de la vie en général. Et ne peut-on pas, là où résident le jugement et la raison, s’attendre à rencontrer aussi leurs sœurs et petites sœurs, les différentes formes de la bêtise ?
Voilà pour leur importance. Érasme de Rotterdam a écrit dans son délicieux et toujours actuel « Éloge de la folie » que, sans certaines bêtises, l’homme ne viendrait même pas au monde !

*

Bien des gens révèlent le sentiment qu’ils ont de l’empire aussi attentatoire à la pudeur que puissant exercé sur nous par la bêtise, en se montrant aimablement et conspirativement surpris dès qu’ils apprennent qu’une personne à qui ils font confiance a l’intention de conjurer ce monstre en le nommant.
Je n’ai pas seulement pu faire moi-même cette expérience au début ; j’en ai bientôt découvert aussi la validité historique lorsque, cherchant des prédécesseurs dans l’étude de la bêtise — il m’en est connu étonnamment peu ; mais les sages préfèrent apparemment écrire sur la sagesse ! —, je reçus d’un ami érudit le texte imprimé d’une conférence donnée en 1866, dont l’auteur était Joh. Ed. Erdmann, disciple de Hegel et professeur à Halle.
Cette conférence, intitulée « De la bêtise », commence précisément en racontant que son annonce avait déjà été accueillie par des rires ; et depuis que je sais que cela peut arriver même à un hégélien, je suis convaincu que cette attitude des hommes envers ceux qui veulent parler de la bêtise cache quelque chose de particulier, et je me sens très incertain dans la conviction d’avoir défié une puissance psychologique immense et profondément ambivalente.

Je préfère donc avouer tout de suite la faiblesse dans laquelle je me trouve face à elle : je ne sais pas ce qu’elle est. Je n’ai découvert aucune théorie de la bêtise à l’aide de laquelle je pourrais me risquer à sauver le monde ; bien plus, je n’ai même trouvé, dans les limites de la retenue scientifique, aucune étude qui l’eût prise pour objet, ni le moindre accord qui, tant bien que mal, se serait dégagé quant à sa notion dans le traitement de choses apparentées. Cela tient peut-être à mon ignorance, mais il est plus vraisemblable que la question : qu’est-ce que la bêtise ? correspond aussi peu aux habitudes de pensée actuelles que les questions de savoir ce que sont la bonté, la beauté ou l’électricité.

Pourtant, le désir de former cette notion et de répondre aussi sobrement que possible à une question aussi préliminaire à toute vie n’est pas dépourvu d’attrait ; c’est pourquoi je suis moi aussi tombé un jour sous l’emprise de la question de savoir ce que la bêtise est « réellement », et non comment elle parade, ce qu’il aurait été bien davantage de mon devoir et de mon talent professionnels de décrire. Et comme je ne voulais pas m’en tirer par la poésie et ne pouvais pas le faire par la science, j’ai tenté la voie la plus naïve, comme il est toujours naturel en pareil cas, en suivant simplement l’usage du mot bête et de sa famille, en recherchant les exemples les plus courants et en m’efforçant de relier ce que je notais au fur et à mesure.

Une telle méthode a malheureusement toujours quelque chose d’une chasse à la piéride du chou : ce qu’on croit observer, on le poursuit certes un moment sans le perdre, mais comme d’autres papillons tout semblables arrivent d’autres directions en suivant exactement les mêmes zigzags, on ne sait bientôt plus si l’on poursuit encore le même. De même, les exemples de la famille de la bêtise ne permettront pas toujours de distinguer s’ils sont encore véritablement liés par leur origine ou si, par une ressemblance purement extérieure et à notre insu, ils font passer l’examen d’une chose à l’autre ; et il ne sera pas tout à fait simple de les réunir sous un même chapeau dont on puisse dire qu’il appartient vraiment à un imbécile.

*

Dans de telles circonstances, la manière de commencer est presque indifférente ; commençons donc d’une façon ou d’une autre : le mieux sera sans doute d’aborder directement la difficulté initiale, à savoir que quiconque veut parler de la bêtise ou assister utilement à un tel entretien doit supposer qu’il n’est pas bête ; et affiche ainsi qu’il se tient pour intelligent, bien qu’il soit généralement considéré comme un signe de bêtise de le faire !

Si l’on examine maintenant pourquoi il passe pour bête d’afficher que l’on est intelligent, une réponse s’impose d’abord, qui semble porter la poussière du mobilier de nos ancêtres : elle estime qu’il est plus prudent de ne pas paraître intelligent. Il est probable que cette prudence profondément méfiante, à première vue tout à fait incompréhensible aujourd’hui, provienne encore de conditions où il était réellement plus intelligent pour le plus faible de ne pas passer pour intelligent : son intelligence pouvait coûter la vie au puissant ! La bêtise, en revanche, endort la méfiance ; elle « désarme », comme on le dit encore de nos jours.

On trouve réellement encore des traces de cette ancienne roublardise et de cette ruse de la bêtise dans les rapports de dépendance où les forces sont si inégalement réparties que le plus faible cherche son salut en se faisant passer pour plus bête qu’il ne l’est ; elles se montrent, par exemple, sous la forme de ce qu’on appelle la ruse paysanne, puis dans les relations des domestiques avec les maîtres à la langue éduquée, dans le rapport du soldat au supérieur, de l’élève au professeur et de l’enfant aux parents. Celui qui détient le pouvoir est moins irrité si le faible ne peut pas que s’il ne veut pas. La bêtise le met même « au désespoir », donc incontestablement dans un état de faiblesse !
Il s’accorde parfaitement avec cela que l’intelligence le mette facilement « en fureur » ! Elle est certes appréciée chez le subordonné, mais seulement aussi longtemps qu’elle s’accompagne d’un dévouement inconditionnel. Dès qu’elle ne possède plus ce certificat de bonne conduite et qu’on ne sait plus si elle sert l’avantage du dominant, on la qualifie moins souvent d’intelligente que d’impertinente, d’insolente ou de perfide ; et il s’établit souvent un rapport comme si elle portait au moins atteinte à l’honneur et à l’autorité du dominant, même lorsqu’elle ne menace pas réellement sa sécurité.

Dans l’éducation, cela s’exprime par le fait qu’un élève doué et rebelle est traité avec davantage de violence qu’un élève récalcitrant par hébétude. En morale, cela a conduit à l’idée qu’une volonté doit être d’autant plus mauvaise que le savoir contre lequel elle agit est meilleur.

Même la justice n’est pas demeurée tout à fait à l’abri de ce préjugé personnel et juge généralement avec une défaveur particulière l’exécution intelligente d’un crime, qu’elle qualifie de « raffinée » et d’« insensible ».

Et chacun pourra aller chercher dans la politique les exemples là où il les trouve.

Mais la bêtise aussi — faudra-t-il sans doute objecter ici — est capable d’irriter et n’apaise nullement en toutes circonstances.

Pour faire bref, elle suscite ordinairement l’impatience, mais, dans des cas extraordinaires, elle suscite aussi la cruauté ; et les excès répugnants de cette cruauté maladive, communément qualifiés de sadisme, montrent assez souvent des personnes bêtes dans le rôle de victimes.
Cela vient manifestement de ce qu’elles deviennent plus facilement que d’autres la proie du cruel ; mais cela semble aussi tenir au fait que leur absence de résistance, perceptible de toutes parts, affole l’imagination comme l’odeur du sang excite le désir de chasse et l’attire dans un désert où la cruauté ne va « trop loin » presque que parce qu’elle ne rencontre plus aucune limite.

C’est un trait de souffrance chez celui qui inflige la souffrance lui-même, une faiblesse enchâssée dans sa brutalité ; et bien que l’indignation privilégiée de la compassion offensée permette rarement de le remarquer, la cruauté exige, comme l’amour, deux personnes qui se conviennent ! Il serait assurément assez important d’en discuter au sein d’une humanité aussi tourmentée que la nôtre par sa « lâche cruauté envers les faibles » (et telle est bien la périphrase la plus courante du sadisme) ; mais eu égard au fil principal de la relation poursuivie ici et à la récolte rapide des premiers exemples, même ce qui en a été dit doit déjà passer pour une digression, et l’on ne peut en tirer dans l’ensemble rien de plus que ceci : il peut être bête de se vanter d’être intelligent, mais il n’est pas toujours intelligent de susciter une réputation de bêtise.

On ne peut rien généraliser à partir de là ; ou bien la seule généralisation déjà admissible devrait être que le plus intelligent consiste à se faire remarquer aussi peu que possible dans ce monde ! Et, en vérité, ce trait final tiré sous toute sagesse ne l’a pas été si rarement.

Mais, plus souvent encore, on ne fait de ce résultat misanthropique qu’un usage à demi ou seulement symbolique et représentatif ; alors il conduit l’examen dans le cercle des commandements de modestie et de commandements encore plus vastes, sans qu’il ait entièrement quitté le domaine de la bêtise et de l’intelligence.
Par peur de paraître bêtes autant que de blesser les convenances, beaucoup de gens se tiennent certes pour intelligents, mais ne le disent pas. Et s’ils se sentent néanmoins obligés d’en parler, ils usent de périphrases, disant par exemple d’eux-mêmes : « Je ne suis pas plus bête que les autres. »
Il est encore plus courant de faire, aussi détaché et objectif que possible, cette remarque : « Je crois pouvoir dire de moi que je possède une intelligence normale. » Et parfois la conviction de sa propre intelligence se manifeste aussi par la porte de derrière, comme dans l’expression : « Je ne me laisserai pas prendre pour un imbécile ! »

Il est d’autant plus remarquable que non seulement l’individu secret se considère dans ses pensées comme extrêmement intelligent et bien pourvu, mais que l’homme agissant dans l’histoire, dès qu’il en a le pouvoir, dit ou fait dire de lui qu’il est outre mesure intelligent, éclairé, digne, sublime, plein de grâce, élu de Dieu et appelé par l’Histoire.
Oui, il aime aussi le dire d’un autre dont le reflet l’illumine. Cela s’est conservé pétrifié dans des titres et des formules d’adresse tels que Majesté, Éminence, Excellence, Magnificence, Grâce et autres semblables, et n’est presque plus animé par la conscience ; mais cela reparaît aussitôt en pleine vitalité lorsque l’homme parle aujourd’hui en tant que masse.

Une certaine petite bourgeoisie inférieure de l’esprit et de l’âme, notamment, est tout à fait dépourvue de honte devant le besoin de présomption dès qu’elle se présente sous la protection d’un parti, d’une nation, d’une secte ou d’un courant artistique et qu’elle peut dire Nous au lieu de Je.
Sous une réserve qui va de soi et que l’on peut laisser de côté, cette présomption peut aussi être appelée vanité ; et l’âme de nombreux peuples et États est aujourd’hui réellement dominée par des sentiments parmi lesquels la vanité occupe indéniablement une place de premier rang. Or, depuis toujours, il existe entre la bêtise et la vanité une relation intime qui fournit peut-être un indice. Un homme bête paraît ordinairement vaniteux pour la seule raison qu’il lui manque l’intelligence nécessaire pour le dissimuler ; mais, à vrai dire, cela même n’est pas nécessaire, car la parenté de la bêtise et de la vanité est immédiate : un homme vaniteux donne l’impression de produire moins qu’il ne le pourrait ; il ressemble à une machine qui laisse échapper sa vapeur par une fuite. Le vieux dicton : « Bêtise et orgueil poussent sur le même bois » ne signifie rien d’autre, de même que l’expression selon laquelle la vanité « aveugle ».

C’est réellement l’attente d’une performance amoindrie que nous associons à la notion de vanité, car le mot « vain » signifie dans son acception principale presque la même chose qu’« inutile ». Et cette diminution de la performance est attendue même là où il y a réellement performance : vanité et talent ne sont pas rares ensemble ; mais nous avons alors l’impression qu’il serait possible de produire davantage si le vaniteux ne s’en empêchait lui-même. Cette représentation tenace d’une diminution de la performance se révélera plus tard être aussi la représentation la plus générale que nous nous faisons de la bêtise.

Mais on sait que la conduite vaniteuse n’est pas évitée seulement parce qu’elle peut être bête, mais principalement aussi parce qu’elle trouble les convenances. « Qui se loue s’emboue », dit une formule lapidaire, et elle signifie que la fanfaronnade, le fait de parler beaucoup de soi et de se vanter passent non seulement pour imprudents, mais aussi pour inconvenants.

Si je ne me trompe, les exigences de bienséance qu’elle enfreint appartiennent aux multiples commandements de retenue et de maintien de la distance, destinés à ménager l’amour-propre, en supposant que celui-ci n’est pas moindre chez autrui qu’en soi-même. Ces commandements de distance s’opposent aussi à l’usage de paroles trop franches, règlent les salutations et les formules d’adresse, ne permettent pas de se contredire sans s’en excuser ni de commencer une lettre par le mot Je ; bref, ils exigent l’observation de certaines règles pour qu’on ne « s’approche pas trop » les uns des autres. Leur tâche est d’équilibrer et d’aplanir les relations, de faciliter l’amour du prochain et de soi-même, et de maintenir pour ainsi dire une température moyenne des rapports humains ; de telles prescriptions se rencontrent dans toute société, davantage même dans la société primitive que dans celle qui est hautement civilisée ; la société animale, qui ne parle pas, les connaît elle aussi, comme on peut aisément le lire dans nombre de ses cérémonies.

Mais, au sens de ces commandements de distance, il n’est pas seulement interdit de se louer soi-même, mais aussi de louer autrui avec insistance.
Dire en face à quelqu’un qu’il est un génie ou un saint serait presque aussi monstrueux que de l’affirmer de soi-même ; et, selon le sentiment actuel, se barbouiller soi-même le visage et s’arracher les cheveux ne vaudrait pas mieux que d’insulter autrui. On se contente de faire observer qu’on n’est pas précisément plus bête ou plus mauvais que les autres, comme cela a déjà été mentionné !
Ce sont manifestement les manifestations démesurées et indisciplinées qui sont frappées d’interdit dans les situations ordonnées.

Et puisqu’il a été question tout à l’heure de la vanité, par laquelle peuples et partis se surestiment aujourd’hui quant à leurs lumières, il faut maintenant ajouter que la majorité qui se donne libre cours — tout comme le mégalomane isolé dans ses rêveries — n’a pas seulement la sagesse en apanage, mais aussi la vertu, et se croit courageuse, noble, invincible, pieuse et belle ; et qu’il existe dans le monde une tendance particulière à ce que les hommes, lorsqu’ils paraissent en grand nombre, s’accordent tout ce qui leur est interdit individuellement.
Ces privilèges du Nous devenu grand donnent aujourd’hui tout à fait l’impression que la civilisation et la domestication croissantes de l’individu doivent être compensées par une décivilisation des nations, des États et des communautés de conviction qui croît dans la juste proportion ; et une perturbation affective, un trouble de l’équilibre affectif, s’y manifeste manifestement, qui précède au fond l’opposition du Je et du Nous ainsi que toute évaluation morale. Mais est-ce encore — faudra-t-il bien demander — de la bêtise, et cela a-t-il encore un rapport quelconque avec la bêtise ?

Honorables auditeurs ! Personne n’en doute !

Mais avant de répondre, reprenons plutôt haleine avec un exemple qui n’est pas dépourvu de charme ! Nous connaissons tous, bien que surtout nous autres hommes, et en particulier tous les écrivains connus, la dame qui veut absolument nous confier le roman de sa vie et dont l’âme s’est apparemment toujours trouvée dans des circonstances intéressantes sans que cela ait abouti à un résultat, résultat qu’elle attend bien plutôt de nous.
Cette dame est-elle bête ? Quelque chose provenant de la profusion des impressions a coutume de nous souffler : elle l’est ! Mais la politesse comme la justice exigent que nous concédions qu’elle ne l’est pas absolument et toujours.
Elle parle beaucoup d’elle-même, et elle parle beaucoup tout court.
Elle juge avec beaucoup d’assurance et sur tout.
Elle est vaniteuse et immodeste.
Elle nous fait souvent la leçon.
Sa vie amoureuse est ordinairement en désordre et, d’une manière générale, sa vie ne lui réussit pas très bien.
Mais n’existe-t-il pas d’autres sortes de personnes auxquelles tout cela, ou presque tout, s’applique également ?
Parler beaucoup de soi-même est aussi, par exemple, une mauvaise habitude des égoïstes, des agités et même d’une certaine sorte de mélancoliques.

Et tout cela ensemble s’applique surtout à la jeunesse ; chez elle, parler beaucoup de soi, être vaniteuse, donner des leçons et ne pas être tout à fait en règle avec la vie appartient pour ainsi dire aux phénomènes de la croissance ; en un mot, présenter exactement les mêmes écarts par rapport à l’intelligence et aux convenances, sans être pour autant bête ni plus bête que ne le veut naturellement le fait qu’elle — n’est justement pas encore devenue intelligente !

Mesdames et Messieurs ! Les jugements de la vie quotidienne et de sa connaissance des hommes tombent sans doute le plus souvent juste, mais aussi, d’ordinaire, à côté. Ils ne sont pas nés en vue d’une doctrine correcte, mais ne représentent à vrai dire que des mouvements mentaux d’approbation et de défense. Cet exemple enseigne donc lui aussi qu’une chose peut être bête sans devoir l’être, que la signification change avec la relation dans laquelle elle apparaît et que la bêtise est étroitement entrelacée avec autre chose sans que dépasse nulle part le fil qui permettrait de défaire le tissu d’un seul coup.
Même le génie et la bêtise sont indissolublement liés, et l’humanité contourne d’une manière singulière l’interdiction, sous peine de passer pour bête, de parler beaucoup et de beaucoup parler de soi : par le poète.
Au nom de l’humanité, il lui est permis de raconter qu’il s’est régalé ou que le soleil est au ciel, de se révéler, de divulguer des secrets, de faire des aveux, de rendre des comptes personnels sans ménagement (du moins beaucoup de poètes y tiennent-ils !) ; et tout cela donne exactement l’impression que l’humanité s’accorde là, par exception, quelque chose qu’elle s’interdit autrement. Elle parle ainsi sans relâche d’elle-même et, avec l’aide du poète, a déjà raconté des millions de fois les mêmes histoires et expériences, en ne modifiant que les circonstances, sans qu’il en soit résulté pour elle aucun progrès ni gain de discernement : ne devrait-elle pas, à la fin, être elle aussi soupçonnée de bêtise dans l’usage qu’elle fait de sa poésie et dans l’adaptation de celle-ci à cet usage ? Pour ma part, je ne tiens nullement cela pour impossible !

Entre les domaines d’application de la bêtise et de l’immoralité — ce dernier mot étant compris dans le sens plus large aujourd’hui inusité, presque synonyme de manque d’esprit, mais non de manque d’entendement —, il existe en tout cas une identité et une différence complexes. Et cette appartenance commune ressemble sans doute à ce que Joh. Ed. Erdmann a exprimé en un passage important de la conférence déjà mentionnée, en disant que la brutalité était « la pratique de la bêtise ». Il disait : « Les paroles ne sont... pas la seule manifestation d’un état d’esprit. Celui-ci se révèle aussi dans les actes. Il en va de même de la bêtise. Non seulement être bête, mais agir bêtement, commettre des bêtises » — donc la pratique de la bêtise — « ou la bêtise en Action, nous l’appelons brutalité. » Cette séduisante affirmation ne nous enseigne rien de moins que la bêtise est un défaut du sentiment — car la brutalité en est bien un ! Et cela ramène tout droit dans la direction de cette « perturbation de l’affect » et de ce « trouble de l’équilibre affectif » qu’il avait déjà été possible de mentionner par allusion sans qu’ils aient trouvé d’explication.

L’explication contenue dans les paroles d’Erdmann ne peut pas non plus s’accorder entièrement avec la vérité ; car, outre qu’elle visait seulement l’individu grossier et inculte, opposé à la « culture », et ne comprenait nullement toutes les formes d’application de la bêtise, la brutalité n’est pas seulement une bêtise, ni la bêtise seulement une brutalité ; il reste donc encore bien des choses à expliquer dans le rapport de l’affect et de l’intelligence lorsqu’ils s’unissent en une « bêtise appliquée », qu’il faudra d’abord mettre en lumière, et le mieux sera sans doute de recourir encore à des exemples.

*

Pour que les contours de la notion de bêtise apparaissent correctement, il est avant tout nécessaire d’assouplir le jugement selon lequel la bêtise serait uniquement ou principalement un manque d’entendement ; car il a déjà été mentionné que l’idée la plus générale que nous en avons semble être celle de l’échec dans les activités les plus diverses, de l’insuffisance physique et intellectuelle en général.
Il en existe dans nos dialectes nationaux un exemple expressif : la désignation de la dureté d’oreille, donc d’un défaut physique, par le mot « derisch » ou « terisch », qui signifie sans doute « törisch », c’est-à-dire sot, et se trouve ainsi proche de la bêtise. Car le reproche de bêtise est employé populairement de la même façon dans d’autres cas aussi.

Lorsqu’un concurrent faiblit ou commet une faute au moment décisif, il dit ensuite : « J’étais comme cloué ! » ou « Je ne sais pas où j’avais la tête ! », bien que la part de la tête dans la natation ou la boxe puisse tout de même être considérée comme assez mal délimitée. De même, parmi les garçons et les camarades de sport, celui qui s’y prend maladroitement sera qualifié de bête, même s’il est un Hölderlin. Il existe aussi des situations commerciales dans lesquelles un homme qui n’est ni rusé ni dépourvu de scrupules passe pour bête. Tout bien considéré, ce sont là les bêtises correspondant à des formes d’intelligence plus anciennes que celle qui jouit aujourd’hui de l’estime publique ; et, si je suis bien informé, à l’époque des anciens Germains, non seulement les conceptions morales, mais aussi les notions de ce qui est savant, expérimenté, sage, donc les notions intellectuelles, étaient liées à la guerre et au combat.

Ainsi chaque intelligence a sa bêtise, et même la psychologie animale a découvert dans ses tests d’intelligence qu’à chaque « type de performance » pouvait être associé un « type de bêtise ».
Si l’on voulait donc chercher une notion absolument générale de l’intelligence, ces comparaisons donneraient à peu près celle de la compétence, et tout ce qui est incompétent pourrait alors être parfois qualifié de bête ; c’est effectivement le cas même lorsque la compétence correspondant à une bêtise n’est pas littéralement appelée intelligence. La compétence qui se trouve au premier plan et remplit à une époque les notions d’intelligence et de bêtise de son contenu dépend de la forme de vie.

Aux époques d’insécurité personnelle, la ruse, la violence, l’acuité des sens et l’habileté physique marqueront la notion d’intelligence ; aux époques d’une conception plus spiritualisée de la vie — on peut aussi dire, avec les restrictions malheureusement nécessaires : bourgeoise —, le travail de la tête prend leur place. Plus exactement, ce devrait être le travail supérieur de l’esprit, mais le cours des choses en a fait la prépondérance de la performance intellectuelle inscrite sur le visage vide de l’humanité affairée, sous son front dur ; et c’est ainsi qu’aujourd’hui l’intelligence et la bêtise sont rapportées uniquement à l’entendement et aux degrés de sa compétence, comme s’il ne pouvait en être autrement, bien que ce soit plus ou moins unilatéral.

L’idée générale d’incompétence liée à l’origine au mot bête — tant au sens d’une incompétence à tout qu’au sens de n’importe quelle incompétence particulière — a eu aussi une conséquence assez frappante : parce que « bête » et « bêtise » signifient l’incapacité générale, ils peuvent parfois remplacer tout mot censé désigner une incapacité particulière. C’est l’une des raisons pour lesquelles le reproche réciproque de bêtise est aujourd’hui si monstrueusement répandu. (Et, dans un autre contexte, la raison pour laquelle cette notion est si difficile à délimiter, comme nos exemples l’ont montré.) Que l’on regarde les remarques qui se trouvent dans les marges de romans d’une certaine ambition ayant longtemps circulé dans le quasi-anonymat des bibliothèques de prêt ; là, où le lecteur est seul avec le poète, son jugement s’exprime de préférence par le mot « bête ! » ou par ses équivalents, tels que « idiot ! », « absurde ! », « bêtise indicible ! » et autres semblables.
Et ce sont également les premiers mots de l’indignation lorsque, dans les représentations théâtrales ou les expositions de peinture, l’homme se présente en masse contre l’artiste et s’offusque.

Il faudrait aussi rappeler ici le mot « kitsch », plus apprécié que tout autre comme premier jugement parmi les artistes eux-mêmes, sans que l’on puisse toutefois, du moins à ma connaissance, déterminer sa notion et expliquer son applicabilité, sinon par le verbe « verkitschen » qui, dans l’usage dialectal, signifie à peu près « céder au-dessous du prix » ou « brader ». « Kitsch » a donc le sens de marchandise trop bon marché ou de camelote, et je crois que ce sens, naturellement transposé dans le domaine de l’esprit, peut être retrouvé chaque fois que le mot est inconsciemment employé à bon escient.
Comme la camelote et le bric-à-brac entrent dans ce mot principalement par la signification de marchandise impropre et inadéquate qui leur est associée, et que l’incompétence et l’inadéquation constituent aussi le fondement de l’emploi du mot bête, il n’est guère exagéré d’affirmer que nous sommes enclins à qualifier de « bête d’une manière ou d’une autre » tout ce qui ne nous convient pas — surtout lorsque, par ailleurs, nous prétendons l’estimer comme élevé ou bel esprit !

Et, pour déterminer cette « manière ou d’une autre », il est significatif que l’emploi des expressions de la bêtise soit intimement pénétré par un second usage, qui englobe les expressions tout aussi imparfaites de ce qui est vil et moralement répugnant ; cela ramène le regard vers ce qui l’avait déjà frappé une fois : la communauté de destin des notions de « bête » et d’« indécent ». Car non seulement le « kitsch », expression esthétique d’origine intellectuelle, mais aussi les mots moraux « ordure ! », « répugnant ! », « affreux ! », « maladif ! », « insolent ! » sont des critiques d’art et des jugements sur la vie à l’état de noyaux non développés.
Peut-être ces expressions contiennent-elles encore un effort intellectuel, une différence de signification, même lorsqu’elles sont utilisées indistinctement ; en dernier recours, l’exclamation déjà réellement à demi privée de langage « Quelle bassesse ! » les remplace toutes et peut partager la domination du monde avec l’exclamation « Quelle bêtise ! ». Car il est manifeste que ces deux mots peuvent parfois remplacer tous les autres parce que « bête » a pris le sens d’incompétence générale et « bas » celui de violation générale des mœurs ; et si l’on écoute ce que les hommes disent aujourd’hui les uns des autres, il semble que l’autoportrait de l’humanité, tel qu’il se forme sans surveillance à partir de portraits de groupe réciproques, ne soit mêlé que de variations de ces deux mots aux couleurs sales !

Peut-être vaut-il la peine d’y réfléchir. Sans aucun doute, tous deux représentent le degré le plus bas d’un jugement qui n’aboutit pas à sa formation, une critique encore entièrement inarticulée qui sent bien que quelque chose est faux, mais ne peut dire quoi. L’emploi de ces mots est l’expression défensive la plus simple et la plus mauvaise que l’on puisse trouver ; il est le début d’une réponse et déjà sa fin. Cela tient du « court-circuit » et devient plus compréhensible si l’on considère que Bête et Bas, quoi qu’ils puissent signifier, sont également employés comme insultes.

Car on sait que la signification des insultes tient moins à leur contenu qu’à leur usage ; beaucoup d’entre nous aiment peut-être les ânes, mais se sentiront offensés si on les traite d’âne. L’insulte ne représente pas ce qu’elle donne à voir, mais un mélange de représentations, de sentiments et d’intentions qu’elle n’est nullement capable d’exprimer, mais seulement de signaler. Soit dit en passant, elle a cela en commun avec les mots à la mode et les mots étrangers, raison pour laquelle ceux-ci semblent indispensables même quand on pourrait parfaitement les remplacer. C’est pourquoi les insultes ont aussi quelque chose d’inimaginablement excitant, qui correspond sans doute à leur intention, mais non à leur contenu ; et cela se montre peut-être le plus clairement dans les sobriquets et les moqueries de la jeunesse : un enfant peut dire « Busch ! » ou « Moritz ! » et mettre ainsi un autre en rage sur la base de relations secrètes.

Or, ce qui peut se dire ainsi des insultes, des moqueries, des mots à la mode et des mots étrangers peut aussi se dire des mots d’esprit, des slogans et des mots d’amour ; et ce que tous ces mots, par ailleurs si différents, ont en commun, c’est qu’ils sont au service d’un affect et que ce sont précisément leur imprécision et leur manque d’objectivité qui les rendent capables, dans l’usage, d’évincer des domaines entiers de mots plus pertinents, plus objectifs et plus justes. Il existe manifestement parfois dans la vie un besoin de cela, et il faut lui laisser sa valeur ; mais ce qui se produit alors est sans aucun doute bête, empruntant pour ainsi dire les mêmes voies que la bêtise ; cette relation s’étudie le plus clairement dans un exemple capital et politique de perte de tête : la panique.

Lorsqu’une chose agit sur un homme avec une force trop grande pour lui, qu’il s’agisse d’un effroi soudain ou d’une pression psychique persistante, il arrive que cet homme fasse soudain « quelque chose sans tête ». Il peut se mettre à hurler, au fond comme le fait un enfant, fuir « aveuglément » un danger ou s’y précipiter tout aussi aveuglément ; un penchant explosif à détruire, à injurier ou à se lamenter peut s’emparer de lui. Dans l’ensemble, il produira, à la place d’une action appropriée exigée par sa situation, une foule d’autres actions qui semblent toujours sans but et le sont trop souvent réellement, voire vont à l’encontre du but. On connaît surtout ce genre de contre-jeu par la « terreur panique » ; mais si l’on ne comprend pas le mot trop étroitement, on peut aussi parler de paniques de la colère, de l’avidité et même de la tendresse, partout où un état d’excitation ne peut s’assouvir d’une manière à la fois vive, aveugle et insensée.

Qu’il existe une panique de la bravoure ne différant de celle de la peur que par la direction inverse de son effet a été remarqué depuis longtemps par un homme aussi spirituel que courageux.
Du point de vue psychologique, ce qui se passe lors de l’apparition d’une panique est considéré comme une suspension de l’intelligence et, plus généralement, de la formation psychique supérieure, à la place de laquelle surgissent des mécanismes psychiques plus anciens ; mais on peut ajouter qu’avec la paralysie et l’isolement de l’entendement, il ne se produit pas tant, dans de tels cas, une descente vers l’action instinctive qu’un mouvement qui traverse ce domaine pour atteindre un instinct de la dernière détresse et une forme ultime d’action d’urgence. Cette manière d’agir prend la forme d’une confusion complète ; elle est dépourvue de plan et semble abandonnée tant par la raison que par tout instinct salvateur ; mais son plan inconscient consiste à remplacer la qualité des actions par leur nombre, et sa ruse non négligeable repose sur la probabilité que, parmi cent tentatives aveugles qui sont des coups manqués, se trouve aussi un coup au but. Un homme qui a perdu la tête, un insecte qui heurte la partie fermée de la fenêtre jusqu’à ce que, par hasard, il « tombe » par la partie ouverte vers la liberté, ne font dans leur confusion rien d’autre que ce que fait avec une réflexion calculatrice la technique militaire lorsqu’elle « couvre » une cible d’une gerbe ou d’un tir de barrage, voire simplement lorsqu’elle emploie un shrapnel ou un obus.
Autrement dit, cela signifie faire représenter une action ciblée par une action volumineuse ; et rien n’est aussi humain que de remplacer la qualité des paroles ou des actions par leur quantité.

Or il y a, dans l’emploi de mots imprécis, quelque chose de très semblable à l’emploi d’un grand nombre de mots, car plus un mot est imprécis, plus vaste est le domaine auquel il peut se rapporter ; et il en va de même du manque d’objectivité.

Si ceux-ci sont bêtes, la bêtise se trouve par eux apparentée à l’état de panique, et l’emploi excessif de ce reproche et de ses semblables ne sera pas non plus très éloigné d’une tentative de sauvetage psychique au moyen de méthodes archaïques et primitives — et, comme on peut sans doute le dire à juste titre, maladives. Et l’on peut réellement reconnaître, dans l’usage approprié du reproche qu’une chose est véritablement une bêtise ou une bassesse, non seulement une suspension de l’intelligence, mais aussi le penchant aveugle à la destruction insensée ou à la fuite. Ces mots ne sont pas seulement des insultes, ils tiennent lieu de tout un accès d’injures. Là où une chose ne peut plus s’exprimer que par eux, la violence physique est proche. Pour revenir à des exemples mentionnés auparavant, les tableaux sont attaqués dans ces cas-là à coups de parapluie (et encore à la place de celui qui les a peints), les livres sont jetés à terre comme s’ils pouvaient ainsi être désintoxiqués. Mais il y a aussi la pression qui ôte toute puissance, qui précède cela et dont il est censé délivrer : on « étouffe presque » de colère ; « aucun mot ne suffit », hormis précisément les plus généraux et les plus pauvres en sens ; on « reste sans voix », il faut « prendre l’air ». C’est le degré de privation de langage, voire de pensée, qui précède l’éclatement ! Il signifie un grave état d’insuffisance, et finalement l’explosion est d’ordinaire introduite par ces mots d’une transparence profonde : « quelque chose a fini par devenir trop bête » pour quelqu’un. Mais ce quelque chose, c’est soi-même. Aux époques où l’on estime beaucoup une grande énergie qui saisit et agit, il est nécessaire de se souvenir aussi de ce qui lui ressemble parfois à s’y méprendre.

*

Mesdames et Messieurs ! On parle aujourd’hui beaucoup d’une crise de confiance de l’humanité, d’une crise de la confiance accordée jusqu’ici encore à l’humanité ; on pourrait aussi l’appeler une panique sur le point de prendre la place de la certitude que nous sommes capables de conduire nos affaires dans la liberté et la raison. Et nous ne devons pas nous dissimuler que ces deux notions morales, et aussi morales-artistiques, la liberté et la raison, qui nous sont parvenues comme emblèmes de la dignité humaine depuis l’âge classique du cosmopolitisme allemand, n’étaient déjà plus tout à fait en bonne santé depuis le milieu du dix-neuvième siècle ou un peu plus tard. Elles sont peu à peu « tombées en désuétude », on n’a plus su « quoi en faire », et le fait qu’on les ait laissé se racornir est moins l’œuvre de leurs adversaires que de leurs amis.

Nous ne devons donc pas non plus nous dissimuler que nous, ou ceux qui viendront après nous, ne reviendrons probablement pas à ces représentations inchangées ; notre tâche et le sens des épreuves imposées à l’esprit seront bien plutôt — et c’est là la tâche douloureusement pleine d’espoir de chaque génération, si rarement comprise — d’accomplir avec le moins de pertes possible la transition toujours nécessaire, et même très souhaitable, vers le nouveau ! Et d’autant plus que l’on a négligé la transition vers des idées conservées en étant transformées, qui doit avoir lieu au moment opportun, il faut, pour agir ainsi, des représentations auxiliaires de ce qui est vrai, raisonnable, significatif, intelligent et donc, dans un reflet inversé, de ce qui est bête. Mais quelle notion ou notion partielle de la bêtise peut-on former lorsque celle de l’entendement et de la sagesse chancelle ? Pour montrer par un petit exemple combien les conceptions changent avec les époques, je voudrais simplement rappeler que, dans un manuel de psychiatrie autrefois très connu, la question :
« Qu’est-ce que la justice ? »
et la réponse :
« que l’autre soit puni ! »
étaient citées comme un cas d’imbécillité, alors qu’elles constituent aujourd’hui le fondement d’une conception du droit abondamment discutée. Je crains donc que même les développements les plus modestes ne puissent s’achever sans au moins indiquer un noyau indépendant des transformations temporelles. Cela suscite encore quelques questions et remarques.

Je n’ai aucun droit à me présenter comme psychologue et je ne le veux pas, mais jeter au moins un regard fugitif dans cette science est sans doute la première chose dont on peut espérer de l’aide dans notre cas. L’ancienne psychologie distinguait entre sensation, volonté, sentiment et faculté de représentation ou intelligence, et il était clair pour elle que la bêtise était un faible degré d’intelligence. Mais la psychologie actuelle a dépouillé de son importance la distinction élémentaire des facultés de l’âme, reconnu l’interdépendance et la pénétration réciproque des diverses fonctions de l’âme et — rendu ainsi beaucoup moins simple la réponse à la question de ce que signifie psychologiquement la bêtise.

Il existe naturellement, même selon la conception actuelle, une autonomie conditionnelle de la performance intellectuelle ; mais, même dans les conditions les plus calmes, l’attention, la compréhension, la mémoire et d’autres choses, presque tout en somme de ce qui appartient à l’entendement, dépendent probablement aussi des qualités de l’âme ; à cela s’ajoute, dans l’expérience agitée comme dans l’expérience spiritualisée, une seconde interpénétration de l’intelligence et de l’affect, presque impossible à démêler. Et cette difficulté à séparer l’entendement et le sentiment dans la notion d’intelligence se reflète naturellement aussi dans la notion de bêtise ; et lorsque, par exemple, la psychologie médicale décrit la pensée des personnes faibles d’esprit par des mots tels que pauvre, imprécise, incapable d’abstraction, confuse, lente, distraite, superficielle, unilatérale, rigide, laborieuse, hypermobile, désordonnée, on voit sans difficulté que ces qualités renvoient en partie à l’entendement, en partie au sentiment.

On peut donc bien dire : la bêtise et l’intelligence dépendent aussi bien de l’entendement que du sentiment ; quant à savoir lequel des deux compte davantage, si, par exemple, dans l’imbécillité la faiblesse de l’intelligence « se trouve au premier plan » ou, chez maint rigoriste moral estimé, la paralysie du sentiment, cela peut être laissé aux spécialistes tandis que nous autres profanes devons nous tirer d’affaire un peu plus librement.
Dans la vie, on entend ordinairement par une personne bête quelqu’un d’« un peu faible de la tête ». Mais il existe aussi les déviations intellectuelles et psychiques les plus diverses, par lesquelles même une intelligence innée intacte peut être à ce point entravée, contrariée et égarée que l’ensemble aboutit à quelque chose pour lequel la langue ne dispose de nouveau que du mot bêtise. Ce mot comprend donc deux espèces fondamentalement très différentes : une bêtise honnête et simple, et une autre qui, de manière quelque peu paradoxale, est même un signe d’intelligence. La première repose plutôt sur un entendement faible, la seconde sur un entendement qui est seulement trop faible par rapport à quelque chose, et celle-ci est de loin la plus dangereuse.
La bêtise honnête a la comprenette un peu difficile et, comme on dit, « met du temps à percuter ». Elle est pauvre en représentations et en mots et maladroite dans leur emploi.
Elle préfère l’ordinaire parce que sa répétition fréquente l’imprime en elle, et lorsqu’elle a saisi quelque chose, elle n’est pas disposée à se le laisser reprendre si vite, à le laisser analyser ou à y ergoter elle-même. Elle a, tout compte fait, beaucoup des joues rouges de la vie ! Certes, elle est souvent indéterminée dans sa pensée, et ses pensées s’arrêtent facilement tout net devant de nouvelles expériences ; en revanche, elle s’attache volontiers à ce dont on peut faire l’expérience sensible et qu’elle peut pour ainsi dire compter sur ses doigts. En un mot, elle est la chère « bêtise claire », et si elle n’était pas parfois aussi crédule, confuse et en même temps si impossible à instruire qu’elle peut vous mener au désespoir, elle serait un phénomène extrêmement charmant.

Je ne veux pas me refuser le plaisir d’orner encore ce phénomène de quelques exemples qui le montrent aussi sous d’autres aspects et que j’ai empruntés au manuel de psychiatrie de Bleuler : un imbécile exprime ce que nous expédierions par la formule « médecin au chevet du malade » en ces termes :
« Un homme, il tient la main de l’autre, qui est couché dans le lit, puis il y a une religieuse debout. »
C’est la manière de s’exprimer d’un peintre primitif !
Une servante qui n’a pas toute sa lucidité considère comme une mauvaise plaisanterie qu’on lui demande de confier ses économies à la caisse, où elles rapporteront des intérêts : personne ne sera assez bête pour lui donner encore quelque chose en échange de la garde de son argent ! répond-elle ; et cela exprime une disposition chevaleresque, un rapport à l’argent que, dans ma jeunesse, on pouvait encore observer à l’occasion chez de vieux personnages distingués !
Enfin, on inscrit comme symptôme à la charge d’un troisième imbécile qu’il prétend qu’une pièce de deux marks vaut moins qu’une pièce d’un mark et deux demi-marks, car — voici son raisonnement — il faut la changer, et alors on vous rend trop peu !
J’espère ne pas être le seul imbécile dans cette salle à approuver chaleureusement cette théorie de la valeur pour les gens qui ne font pas attention lorsqu’on leur rend la monnaie !

Mais, pour revenir encore une fois au rapport à l’art, la bêtise simple est vraiment souvent une artiste. Au lieu de répondre à un mot-stimulus par un autre mot, comme cela était autrefois très courant dans certaines expériences, elle répond immédiatement par des phrases entières ; et quoi qu’on en dise, ces phrases ont quelque chose de poétique ! Je répète quelques-unes de ces réponses en donnant d’abord le mot-stimulus :

« Allumer : le boulanger allume le bois.
Hiver : consiste en neige.
Père : il m’a un jour jeté dans l’escalier.
Mariage : sert au divertissement.
Jardin : dans le jardin il fait toujours beau.
Religion : quand on va à l’église.
Qui était Guillaume Tell : on l’a joué dans la forêt ; il y avait là des femmes et des enfants déguisés.
Qui était Pierre : il a chanté trois fois. »

La naïveté et la grande corporéité de telles réponses, le remplacement de représentations supérieures par le récit d’une histoire simple, le récit important de choses superflues, de circonstances et d’accessoires, puis à nouveau la condensation abréviatrice comme dans l’exemple de Pierre, ce sont là des pratiques immémoriales de la poésie ; et bien que je pense qu’un excès de ces pratiques, comme il est tout à fait en vogue, rapproche le poète de l’idiot, on ne peut nier l’élément poétique qui existe en celui-ci, et cela éclaire le fait que l’idiot puisse être représenté dans la poésie avec un plaisir singulier pris à son esprit.

À cette bêtise honnête s’oppose maintenant la bêtise supérieure et prétentieuse dans un contraste véritablement criant, trop souvent criant. Elle est moins un manque d’intelligence que l’échec de celle-ci, parce qu’elle s’arroge des performances qui ne lui reviennent pas ; et elle peut posséder toutes les mauvaises qualités de l’entendement faible, mais elle possède en outre toutes celles que provoque une âme déséquilibrée, mal développée, inégalement mobile, bref toute âme qui s’écarte de la santé.
Parce qu’il n’existe pas d’âmes « normalisées », cette déviation exprime plus exactement une interaction insuffisante entre les partialités du sentiment et un entendement qui ne suffit pas à les contenir. Cette bêtise supérieure est la véritable maladie de la culture (mais, pour prévenir un malentendu : elle signifie inculture, déformation, culture mal constituée, disproportion entre la matière et la force de la culture), et la décrire est une tâche presque infinie. Elle atteint la spiritualité la plus haute ; car si la vraie bêtise est une artiste silencieuse, la bêtise intelligente est ce qui contribue à l’agitation de la vie de l’esprit, mais surtout à son instabilité et à son absence de résultat. Il y a déjà des années que j’ai écrit à son sujet : « Il n’existe absolument aucune pensée importante que la bêtise ne sache appliquer ; elle est mobile dans toutes les directions et peut revêtir tous les habits de la vérité. La vérité, en revanche, n’a chaque fois qu’un seul habit et un seul chemin et se trouve toujours en position défavorable. »

La bêtise dont il est ici question n’est pas une maladie mentale, et pourtant elle est la maladie de l’esprit la plus dangereuse pour la vie, celle qui menace la vie elle-même.
Nous devrions assurément tous la traquer déjà en nous-mêmes et ne pas attendre ses grandes éruptions historiques pour la reconnaître.

Mais à quoi la reconnaître ? Et quelle marque indélébile lui imprimer ?! La psychiatrie utilise aujourd’hui comme critère principal des cas qui la concernent l’incapacité à s’orienter dans la vie, l’échec devant toutes les tâches qu’elle impose, ou même soudain devant une tâche où on ne l’aurait pas attendu. Dans la psychologie expérimentale aussi, qui s’occupe principalement de l’homme sain, la bêtise est définie de manière semblable. « Nous appelons bête un comportement qui n’accomplit pas une performance dont toutes les conditions sont réunies sauf les conditions personnelles », écrit un représentant connu d’une des écoles les plus récentes de cette science. Ce critère de la capacité à se comporter objectivement, donc de la compétence, ne laisse rien à désirer pour les « cas » univoques de la clinique ou de la station d’expérimentation sur les singes ; mais les « cas » en liberté exigent quelques compléments, parce que le bon ou le mauvais « accomplissement de la performance » n’est pas toujours aussi évident chez eux.

Premièrement, la capacité à se comporter en tout temps comme le fait un homme apte à vivre dans des circonstances données contient déjà toute l’ambiguïté supérieure de l’intelligence et de la bêtise ; car le comportement « approprié », « compétent » peut utiliser la chose à son avantage personnel ou la servir, et celui qui fait l’un considère d’ordinaire celui qui fait l’autre comme bête. (Mais, médicalement parlant, seul est véritablement bête celui qui ne peut faire ni l’un ni l’autre.)
Deuxièmement, on ne peut pas non plus nier qu’un comportement non objectif, voire contraire au but, puisse souvent être nécessaire, car objectivité et impersonnalité, subjectivité et manque d’objectivité ont des affinités ; et si la subjectivité insouciante est ridicule, un comportement entièrement objectif est naturellement tout aussi impossible dans la vie, voire dans la pensée ; équilibrer les deux est même l’une des principales difficultés de notre culture.

Enfin, il faudrait encore objecter que personne ne se conduit parfois aussi intelligemment qu’il le faudrait, que chacun de nous est donc bête, sinon toujours, du moins de temps en temps. Il faut par conséquent distinguer entre échec et incapacité, entre bêtise occasionnelle ou fonctionnelle et bêtise permanente ou constitutionnelle, entre erreur et inintelligence. Cela compte parmi les choses les plus importantes, parce que les conditions de la vie sont aujourd’hui si opaques, si difficiles, si confuses que les bêtises occasionnelles des individus peuvent facilement devenir une bêtise constitutionnelle de la collectivité.

L’observation nous conduit ainsi finalement hors du domaine des qualités personnelles vers l’idée d’une société atteinte de défauts intellectuels. On ne peut certes pas transférer aux sociétés ce qui se passe de manière psychologiquement réelle dans l’individu, donc pas davantage les maladies mentales et la bêtise ; mais on pourrait bien parler aujourd’hui, dans de nombreux cas, d’une « imitation sociale des déficiences mentales » ; les exemples en sont assez importuns.

*

Avec ces compléments, le domaine de l’explication psychologique a naturellement été de nouveau dépassé. Elle-même nous enseigne qu’une pensée intelligente possède certaines qualités telles que clarté, précision, richesse, souplesse malgré la fermeté et bien d’autres que l’on pourrait énumérer ; et que ces qualités sont en partie innées, en partie acquises, à côté des connaissances que l’on assimile, comme une sorte d’habileté à penser ; car un bon entendement et une tête habile signifient à peu près la même chose. Il n’y a rien à vaincre ici que l’inertie et les dispositions naturelles ; cela aussi peut s’exercer, et le mot comique « sport de la pensée » n’exprime même pas si mal ce dont il s’agit.

La bêtise « intelligente », en revanche, n’a pas tant pour adversaire l’entendement que l’esprit et, si l’on ne veut pas imaginer sous ce mot seulement un petit tas de sentiments, l’âme elle aussi. Parce que les pensées et les sentiments se meuvent ensemble, mais aussi parce que le même homme s’exprime en eux, des notions comme étroitesse, ampleur, mobilité, simplicité, fidélité peuvent s’appliquer aussi bien à la pensée qu’au sentiment ; et même si le rapport qui en résulte n’est pas encore tout à fait clair, il suffit pour pouvoir dire que l’entendement appartient aussi à l’âme et que nos sentiments ne sont pas sans lien avec l’intelligence et la bêtise.

Il faut agir contre cette bêtise par l’exemple et la critique.
La conception ainsi exposée s’écarte de l’opinion habituelle, qui n’est nullement fausse, mais extrêmement unilatérale, selon laquelle une âme profonde et authentique n’aurait pas besoin de l’entendement et serait même seulement souillée par lui.

La vérité est que, chez les êtres simples, certaines qualités précieuses comme la fidélité, la constance, la pureté du sentiment et d’autres semblables apparaissent sans mélange, mais qu’elles ne le font à vrai dire que parce que la concurrence des autres est faible ; et un cas limite nous en est apparu tout à l’heure dans l’image de la faiblesse d’esprit aimablement consentante. Rien n’est plus éloigné de moi que de vouloir rabaisser par ces développements l’âme bonne et honnête — son absence a même une part convenable dans la bêtise supérieure ! —, mais il importe encore davantage aujourd’hui de faire précéder l’âme par la notion du significatif, ce que, il est vrai, je ne mentionne plus que d’une manière entièrement utopique.

Le significatif unit la vérité que nous pouvons percevoir en lui aux qualités du sentiment qui ont notre confiance pour en faire quelque chose de nouveau : une connaissance, mais aussi une décision, une persévérance ravivée, quelque chose qui possède un contenu intellectuel et psychique et « exige » de nous ou d’autrui une conduite ; c’est ainsi que l’on pourrait s’exprimer. Et ce qui importe le plus dans le rapport avec la bêtise, c’est que le significatif est accessible à la critique aussi bien du côté de l’entendement que de celui du sentiment. Le significatif est aussi l’opposé commun de la bêtise et de la brutalité, et la disproportion générale dans laquelle les affects écrasent aujourd’hui la raison au lieu de lui donner des ailes se fond dans la notion de signification. Assez parlé de lui, peut-être même déjà plus qu’on ne voudrait avoir à en répondre ! Car s’il fallait encore ajouter quelque chose, ce ne pourrait être que ceci : avec tout ce qui a été dit, aucun signe certain permettant de reconnaître et de distinguer le significatif n’a encore été donné, et il ne serait sans doute pas facile non plus d’en donner un tout à fait suffisant.

Mais c’est précisément ce qui nous conduit au dernier et au plus important remède contre la bêtise : la modestie.

Nous sommes tous bêtes à l’occasion ; il nous faut aussi parfois agir aveuglément ou à demi aveuglément, sinon le monde s’arrêterait ; et si quelqu’un voulait déduire des dangers de la bêtise la règle : « Abstenez-vous de tout jugement et de toute décision dont vous ne comprenez pas suffisamment l’objet ! », nous nous figerions ! Mais cette situation, dont on fait aujourd’hui grand cas, ressemble à une autre qui nous est depuis longtemps familière dans le domaine de l’entendement. Car, puisque notre savoir et notre pouvoir sont incomplets, nous devons au fond juger prématurément dans toutes les sciences ; mais nous nous efforçons et avons appris à maintenir cette erreur dans des limites connues et à la corriger à l’occasion, ce qui réintroduit malgré tout de la justesse dans notre action.

Rien ne s’oppose à vrai dire à ce que l’on transpose ce jugement et cette action exacts et fièrement humbles à d’autres domaines ; et je crois que la résolution : agis aussi bien que tu le peux et aussi mal que tu le dois, et reste conscient des limites d’erreur de ton action ! serait déjà la moitié du chemin vers une organisation prometteuse de la vie.

Mais avec ces indications, voilà déjà un moment que je suis arrivé au terme de mes développements qui, comme je l’ai avancé en guise de protection, ne doivent constituer qu’une étude préliminaire. Et je me déclare, un pied sur la frontière, incapable d’aller plus loin ; car un pas au-delà du point où nous nous tenons, et nous passerions du domaine de la bêtise, qui demeure varié même en théorie, dans le royaume de la sagesse, région aride et généralement évitée.

Conférence donnée à Vienne le 11 mars et répétée le 17 mars 1937, à l’invitation du Werkbund autrichien.

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